LA MICHELADE (5)

LA  MICHELADE  (5)  

 

A trois heures, pendant les vêpres, Jacques Sabuc, Pierre Pasquet et autres huguenots, au nombre de dix, 

portant des pistolets sous leurs manteaux,  arrivent à l'église et y pénètrent sans être empêchés par les gardes. 

Ils ne se découvrent pas, ne font aucune révérence, rient et se moquent de l'office et des prêtres. Personne ne 

bouge et n'ose contredire. 

 

Ils sortent ensuite et, à cinq ou six pas de la porte, Sabuc se retourne vers les gardiens et leur lâche un coup de 

pistolet. Deux ou trois autres de ses compagnons l'imitent, et tous, mettant leur épée à la main, se précipitent 

sur les gardes placés à la porte. Ceux-ci ripostent et deux huguenots sont étendus morts sur la place. 

 

Le tocsin sonne ; les catholiques sortent des églises, la lutte s'engage. 

 

Les huguenots qui étaient au courant de ce qui devait arriver, furent les premiers prêts. Ils s'emparèrent des 

rues et des places. A leur tête était le consul Cabrol, portant le chaperon, commandant aux catholiques de se 

soumettre, de déposer les armes, et de ne pas désobéir au représentant du Roi. 

 

Il fut la première victime. Guillaume Miron lui lança un trait à la tempe, et l'étendit raide. Il bandait de 

nouveau son arbalète quand le domestique du consul lui tira un coup d'arquebuse et le tua. 

 

Le tumulte augmente, la sédition est déchaînée ; on fait des barricades, on perce les maisons pour passer de 

l'une dans l'autre sans sortir dans les rues. Ceux de la religion occupent tout Gaillac et les faubourgs, excepté 

Saint-Michel avec son abbaye et le château de l'Olm qui restent aux mains des catholiques. 

 

Les catholiques envoient un message au cardinal Strozzi ; les huguenots à M. d'Arpajon. Ce furent les 

catholiques qui reçurent les premiers des renforts sous la conduite du capitaine Michel. 

 

Trompés dans leur attente, les huguenots se préparèrent à une résistance désespérée. Mieux armés que leurs 

adversaires, ayant surtout plus d'artillerie,  ils espéraient pouvoir lutter jusqu'à l'arrivée des secours demandés. 

 

Le capitaine Michel brusqua l'attaque. : en tête il mit les habitants de Gaillac, gens de trait surtout, 

quelques-uns seulement ayant des arquebuses. Il fut suivi de la populace en grand désordre. Les uns  jetaient 

des pierres avec des frondes ou avec leurs mains ; les autres étaient armés de bâtons à gros bout, fichés de gros 

clous, montrant leurs pointes droites, « telles manières d'armes, dit le chroniqueur, faisaient frayeur aux plus 

vaillants et courageux ». Les vexations sans nombre dont depuis six mois ils avaient été saturés, les avaient 

tellement exaspérés que, pareils à la justice, froids, impassibles « sans aucune colère », ils achevaient les 

blessés ou tuaient ceux qui tombaient entre leurs mains. 

De part et d'autre la prière précéda ; puis le tocsin, les trompettes, les tambours donnèrent le signal. Les 

huguenots se défendirent vaillamment, déchargèrent leur artillerie et grand nombre de coups d'arquebuses : « 

et là par toute la ville s'éleva si grand bruit et tumulte qu'il effrayait et étonnait les plus hardis et assurés, et de 

pas en pas quelqu'un tombait mort ou bien blessé ; on n'entendait dans les maisons que cris, pleurs et 

complaintes de femmes et de leurs jeunes enfants. » 

 

Le capitaine Michel avançait toujours, malgré ses pertes, et parvint bientôt jusqu'à la place. Alors les plus 

craintifs parmi les huguenots lâchèrent pied et prirent la fuite ; puis, voyant les barricades prises, des plus 

hardis les imitèrent. Seul Cazeaux tint bon encore, et, un épieu à la main, en pourpoint, encourageait à une 

lutte désespérée quelques robustes mariniers venus de Montauban pour aider leurs coreligionnaires à 

commencer le bruit et la sédition ; mais bientôt « la peur s'écoula aussi bien dans son ventre que aux autres » ; 

il courut prestement à sa maison, sauta sur un cheval et s'enfuit à toute vitesse. 

 

Bien peu de ceux qui s'enfuirent eurent la  vie sauve. A leur sortie de la ville, ils étaient assaillis par les 

paysans des environs qui gardaient les issues et impitoyablement massacrés. Tel fut en particulier le sort du 

ministre. 

 

Ceux de la religion qui n'osèrent sortir se cachèrent dans leurs maisons ou celles de leurs amis. 

 

La justice populaire les poursuivit. Découverts, ils étaient « tués et massacrés sur le lieu même » ; d'autres, 

jetés par les fenêtres, demeuraient nus sur  le pavé, et étaient ensuite traînés dans le Tarn; d'autres enfin furent 

amenés vivants à l'abbaye de Saint-Michel « et là, par une fenêtre, la tète la première, tout dépouillés, en 

chemise, les  mains liées derrière le dos étaient sans aucune pitié ou merci, sans aucune forme de justice, jetés 

et précipités en bas, finissant par telle mort leur misérable vie. ». 

 

Les huguenots qui avaient été si pleins d'arrogance et avaient poussé à bout les catholiques n'avaient pas prévu 

de telles représailles. Le capitaine Michel donnait l'exemple. Devant la boutique d'un apothicaire, nommé 

Laborie, un de ses soldats fut tué: il fit aussitôt assaillir la maison. Laborie, effrayé, se présente, offrant au 

capitaine une bourse pleine d'or. Il reconnut dans cet homme le meurtrier de son soldat, et le tua de plusieurs 

coups de dague. 

 

Après le massacre, le pillage avec toutes ses horreurs. 

 

Des huguenots laissèrent leurs boutiques ouvertes et, cachés dans l'arrière, reçurent à coups d'arquebuses les 

catholiques qui s'y aventuraient ; d'autres versèrent sur les assaillants de l’eau et de l'huile bouillante, ou bien 

mirent le feu à de la poudre jetée dans le magasin; il y eut des pillards qui moururent de leurs blessures ; « 

mais ceux qui n'en mouraient pas changeaient de peau pour le moins ». 

La justice populaire ne doit avoir qu'une heure. On fit bientôt crier par la ville de cesser le carnage, et de faire 

prisonniers ceux qui seraient trouvés et reconnus être de la religion nouvelle. On procéda contre eux par voie 

ordinaire de justice : les uns furent condamnés à mort, les autres aux galères. 

 

Horribles représailles, mais la responsabilité doit retomber sur ceux qui les provoquèrent et qui en furent les 

premières victimes. 

 

Mathieu Blouyn ne nous dit pas le nombre de ceux qui périrent. Bèze dit qu'il y eut deux cent soixante- deux 

tués, outre les blessés, et plusieurs qui périrent sans être reconnus. 

 

L'historien protestant dit encore que le cardinal de Strozzi avait conjuré la perte des religionnaires de Gaillac 

et choisi lui-même le jour de la Pentecôte pour exécuter son projet. Dom Vaissète suit Bèze et veut que le 

cardinal ait envoyé une compagnie d'Italiens — trois cents arquebusiers au rapport de Bèze - pour attaquer les 

protestants. 

 

Bèze, enfin, veut que les catholiques aient attaqué les protestants assemblés sur les trois heures de l'après- 

midi. 

 

L'historien de Languedoc n'a pas eu en mains, très probablement, le recit de Blouyn. Le cardinal envoya des 

soldats, mais lorsque les catholiques les lui demandèrent. Les catholiques ne furent pas provocateurs: ils 

furent au contraire attaqués chez eux ; Jacques Sabuc et Pierre Pasquet tirèrent les premiers sur les gardes de 

Saint-Michel. 

 

Je ne répondrai pas à de Thon: il dit que le cardinal Strozzi excita les catholiques par sa présence. L'évêque 

d'Albi n'était pas à Gaillac le jour de l'émeute : il y vint quelque temps après, quand la paix fut faite, et que 

Damville, gouverneur de Languedoc, visita Gaillac. L'évêque porta plainte au lieutenant du Roi contre 

Jacques Sabuc et Pierre Pasquet qui avaient échappé au massacre, et qui étaient rentrés dans Gaillac à la suite 

du maréchal de Damville. 

 

Ils appartenaient aux principales familles de Gaillac et avaient espéré sans doute devoir à leur naissance et à 

leur parenté l'impunité de leurs crimes. Le maréchal les fit arrêter, juger et pendre sur la place publique. 

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